Les glaciers sont-ils déjà condamnés ?
Ce qui est joué, ce qui ne l'est pas, et pourquoi la nuance n'est pas de la tiédeur
Combien de glace perdrons-nous à +1,5 °C ? À +4 °C ? Cet article détaille les projections publiées dans Science en 2023, ce qu'elles disent exactement, et pourquoi « chaque dixième de degré compte » est une conclusion scientifique, pas un slogan.
Thèmes abordés : Environnement, Climat, Glaciologie
Public visé : Grand public informé, enseignants, journalistes
La question est mal posée, et c'est ce qui la rend intéressante. Une partie de la perte des glaciers est déjà engagée : elle se produira quoi que nous fassions à partir d'aujourd'hui. L'autre partie dépend entièrement de nos émissions. Confondre les deux mène soit au fatalisme, soit au déni.
Ce que dit l'étude de référence
En janvier 2023, David Rounce et ses coauteurs publient dans Science une projection mondiale des glaciers — hors calottes du Groenland et de l'Antarctique, qui relèvent d'une autre dynamique.
Réchauffement | Masse perdue d'ici 2100 | Glaciers disparus (en nombre) |
|---|---|---|
+1,5 °C | 26 ± 6 % | ≈ 49 ± 9 % |
+4 °C | 41 ± 11 % | ≈ 83 ± 7 % |
Ces deux colonnes ne disent pas la même chose. À +1,5 °C, on perd un quart de la masse mais près de la moitié des glaciers en nombre : ce sont surtout les petits qui disparaissent. Un glacier n'est pas une unité de mesure.
La contribution correspondante à l'élévation du niveau des mers est estimée entre 90 ± 26 et 154 ± 44 millimètres selon le scénario.
Ce que « déjà engagé » veut dire
Un glacier ne réagit pas instantanément au climat. Il possède une inertie : même à température stabilisée, il continue de s'ajuster pendant des décennies. C'est la committed loss — la perte déjà inscrite dans le système.
Depuis 2000, les glaciers du monde ont perdu environ 5 % de leur glace. C'est près de 18 % de plus que la perte du Groenland sur la même période, et plus du double de celle de l'Antarctique. Les petits glaciers de montagne pèsent, collectivement, bien plus que leur taille ne le suggère.
Pourquoi chaque dixième de degré compte
C'est la conclusion la plus contre-intuitive de l'étude, et la plus importante : entre +1,5 °C et +4 °C, la différence n'est pas marginale. Elle représente des dizaines de milliers de glaciers et plusieurs centimètres de niveau marin.
Le fatalisme et le déni aboutissent au même endroit : l'inaction. Les chiffres, eux, décrivent un continuum sur lequel chaque décision pèse.
Les conséquences concrètes
Ressources en eau. Les glaciers himalayens alimentent des bassins où vivent des centaines de millions de personnes — les « châteaux d'eau » de l'Asie.
Risques naturels. La fonte forme des lacs glaciaires instables, dont la vidange brutale (
GLOF) menace les vallées en aval. C'était le terrain de thèse de Rounce au Népal.Territoires de montagne. Tourisme, identité, économie locale : dans les Pyrénées, la disparition des derniers glaciers est désormais quasi actée.
Source principale : Rounce et al., Science, 6 janvier 2023, vol. 379, p. 78-83 (DOI 10.1126/science.abo1324). Référence de comparaison : 2015.
Léa Martin
Chercheuse en systèmes distribués. Publie des notes de recherche ouvertes. Compte de démonstration.
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