Pourquoi certaines œuvres continuent de nous bouleverser plusieurs siècles plus tard
Ni pur universel, ni pure construction sociale — et c'est ce qui rend la question difficile
L'émotion esthétique relève-t-elle de câblages neuronaux partagés ou d'une construction culturelle ? Cet article confronte les mesures de la neuroesthétique aux arguments de l'histoire de l'art, sans trancher artificiellement.
Thèmes abordés : Art, Neurosciences, Histoire de l'art
Public visé : Amateurs d'art, étudiants en histoire de l'art et en sciences cognitives
Des visiteurs pleurent devant les toiles de Rothko à Houston. La tragédie grecque produit encore son effet après vingt-cinq siècles. Deux faits banals, une question difficile : l'émotion esthétique est-elle inscrite en nous, ou apprise ?
Ce que l'imagerie cérébrale a mesuré
Le terme neuroesthétique a été forgé par Semir Zeki, à University College London, qui obtient en 2007 une bourse Wellcome d'un million de livres pour fonder ce programme de recherche.
L'expérience la plus citée est celle d'Ishizu et Zeki, publiée dans PLoS ONE en 2011. Vingt-et-un volontaires, placés en IRM fonctionnelle, notent des œuvres visuelles et des extraits musicaux. Le résultat est net :
L'expérience du beau corrèle avec l'activité d'une même région — le cortex orbito-frontal médian — quelle que soit la source. Un tableau et un morceau de musique jugés beaux activent le même endroit.
C'est un résultat fort : il suggère un substrat commun à des expériences esthétiques que tout sépare par ailleurs.
Pourquoi cela ne suffit pas
Le problème est logique, pas expérimental. Savoir où le cerveau enregistre le sentiment du beau ne dit pas pourquoi tel objet le déclenche chez telle personne. Le corrélat neuronal est une mesure, pas une explication.
Deux contre-exemples suffisent à le montrer :
La Joconde. Un temps de contemplation moyen d'une trentaine de secondes, dans une file d'attente. Œuvre, ou phénomène social ? La réponse honnête est : les deux, et il est impossible de séparer les deux.
Rothko. James Elkins, dans Pictures and Tears (2001), documente les récits de personnes qui pleurent devant des tableaux. Rothko domine — mais essentiellement chez des visiteurs qui savent déjà ce qu'ils regardent.
L'aura, ou ce que la reproduction ne transporte pas
En 1935, Walter Benjamin propose dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique la notion d'aura : ce qui, dans l'original, tient à sa présence unique ici et maintenant — et que la copie ne transporte pas.
Une reproduction parfaite d'un tableau reste une reproduction. Ce qui manque n'est pas dans l'image : c'est dans le rapport au lieu, au temps et à l'histoire de l'objet.
L'argument reste opérant : il explique pourquoi l'expérience d'un musée ne se remplace pas par un écran de meilleure définition.
Le clair-obscur comme choc perceptif
Caravage offre un cas intermédiaire intéressant. La violence de son clair-obscur agit sur des mécanismes de perception très bas niveau — contraste, saillance, direction du regard — avant toute culture picturale.
Mais ce qui rend la scène bouleversante plutôt que simplement frappante suppose de reconnaître le sujet, sa charge religieuse, sa transgression. Le mécanisme est universel ; le sens ne l'est pas.
Où cela laisse la question
Ni pur universel — sinon les goûts ne varieraient pas autant selon les cultures et les époques. Ni pure construction sociale — sinon rien n'expliquerait qu'une tragédie écrite pour une cité disparue fonctionne encore.
La position tenable est la moins confortable : les deux mécanismes agissent ensemble, et les démêler expérimentalement reste, à ce jour, un problème ouvert.
Noor Belhadj
Artiste visuelle, explore les outils génératifs comme matériau plutôt que comme raccourci. Compte de démonstration.
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